Les juifs de Libye peuvent-ils prétendre à un droit au retour ? Entretien avec Raphael Luzon

Après des décennies d’occultation, la question juive en Libye semble reprendre de l’importance. Ont joué en ce sens les multiples réunions organisées récemment en Italie, en Grèce et à Malte et où ont été évoquées des questions telles que la possibilité pour les juifs de Libye de retourner dans le pays ou d’accéder à des dédommagements. D’aucuns soutiennent ces droits, cependant que d’autres les rejettent, ou les accueillent avec prudence. Le fait pour des personnalités libyennes d’avoir procédé à des rencontres et des réunions avec des juifs dont beaucoup avaient quitté la Libye en 1967 ne pouvait en tous cas passer inaperçu.

Parmi ces réunions, figure la rencontre organisée sur l’île de Rhodes, fin juin dernier, par Raphael Luzon, président de l’Union des juifs libyens de la diaspora. Né à Benghazi, maîtrisant à ce jour encore « l’accent de Benghazi » comme le ferait tout habitant de la ville, Raphael Luzon, en dépit de décennies d’exil, a encore vif dans sa mémoire jusqu’au nom des quartiers et des rues de sa ville natale. Il est par ailleurs fier du fait qu’il continue, à ce jour, à écouter et à se laisser emporter par les chansons et mélodies de Ali al-Shaalya, Mohammed Sudqi et Shadi al-Jabal, entre autres chanteurs libyens.

Abdallah al-Kabir et Mohammed Sreit ont pu s’entretenir avec Raphael Luzon. Celui-ci nous a confié après coup qu’il s’était senti heureux de nous donner cette interview car elle lui a permis en quelque sorte de casser le « mur de la peur » qu prévalait jusqu’à peu dans son esprit. Dans le même temps, Raphael Luzon estime que beaucoup reste encore à faire ; pour cause, selon lui, l’absence de compréhension de beaucoup de Libyens du sentiment sincère que les juifs de Libye entretiennent vis-à-vis de l’idée de pouvoir rentrer dans un pays auquel ils se sentent étroitement liés. Propos recueillis.

Abdallah al-Kabir et Mohammed Sreit : Comment évaluez-vous la rencontre de Rhodes que vous avez organisée fin juin 2017 autour de la question des juifs de Libye ? Cette rencontre a-t-elle abondé dans un sens qui puisse servir votre cause ?

Raphael Luzon : La rencontre de Rhodes a incarné ce pas de géant que nous attendions depuis si longtemps. Elle a permis de briser la glace et de faire tomber ce mur de la peur qui prévalait jusqu’ici. La rencontre a d’ailleurs eu lieu de manière officialisée, elle a consisté en un dialogue courtois et humain qui a permis de réunir des Libyens répondant à des religions et des affiliations diverses, mais tous unis par leur appartenance à la Libye.

AA et MS : Pourquoi la participation à cette réunion de responsables gouvernementaux israéliens ainsi que de députés de la Knesset ?

RL : La présence de responsables politiques israéliens a plusieurs avantages. Certains partis politiques israéliens peuvent trouver à travers cette initiative un moyen pour se gagner sur le plan interne les voix des Israéliens originaires de Libye ; mais ils ont aussi à travers cette réunion un moyen par lequel ils peuvent convaincre les citoyens israéliens en général de ce que leurs actions s’inscrivent dans un sens favorable à la consécration d’avancées sur le plan régional. Par ailleurs, il ne peut y avoir que des avantages pour les responsables israéliens à s’entretenir directement avec des parties arabes et à échanger leurs points de vue mutuels.

AA et MS : Comment concilier dès lors le fait que les responsables libyens soutiennent le droit des juifs originaires de Libye à retourner en Libye, cependant qu’ils ne reconnaissent pas ce droit aux réfugiés palestiniens ?

RL : Il n’y a pas de principes en politique, seuls les intérêts prévalent dans ce domaine. Mais votre question devrait être adressée aux responsables politiques israéliens directement, et non à moi.

AA et MS : Khalifa Ghweil, président du Gouvernement de Salut National en Libye, a nié avoir envoyé un représentant à la réunion de Rhodes, tout comme il a nié vous avoir adressé une lettre à ce sujet. Comment réagissez-vous à cela, vous qui aviez pourtant parlé de cette lettre en considérant qu’elle avait valeur de missive historique ?

RL : Je conseille à monsieur Khalifa Ghweil de publier un communiqué officiel et signé dans lequel il niera ou reconnaitra avoir procédé à l’envoi d’une telle lettre. Cette valse-hésitation de sa part ne le sert en rien, elle ne fait qu’alimenter les soupçons à son encontre, les uns et les autres estimant que tout ce qu’il recherche au bout du compte est la satisfaction de toutes les parties. Pour notre part, nous attendons toujours qu’il nous réponde de façon officielle, sans tourner autour du pot et sans chercher à politiser la donne.

AA et MS : Comme vous le savez, la Libye souffre maintenant la présence et la superposition d’un ensemble de conflits. De plus, les ingérences étrangères en ajoutent à ce problème. Considérez-vous pour autant que les temps sont mûrs pour traiter de la question du retour des juifs de Libye ?

RL : Mais qu’est-ce qui alimente le plus les problèmes entre Libyens ? La rencontre de Rhodes, ou plutôt les envois d’armes, les replis communautaires et l’extrémisme qui prévalent dans le pays ? La Libye dispose de moyens ainsi que d’un réseau de relations à niveaux régional et international qui peuvent aider à accélérer la résolution d’une crise qui affecte les citoyens libyens, et non les responsables politiques. Pourquoi ne tirent-ils donc pas profit de ces moyens ? Par ailleurs, est-il logique de considérer que parler des ingérences turque, égyptienne, émiratie et italienne en Libye serait quelque chose d’admissible, cependant que notre retour à nous, fils et filles de ce pays, en Libye ne le serait pas ?

AA et MS : Pensez-vous que l’idée du retour des juifs en Libye est mieux admise par les Libyens aujourd’hui qu’elle ne l’était précédemment ?

RL : Les jeunes Libyens sont plus ouverts et bien plus conscients des réalités aujourd’hui. Quant à la question du retour des juifs en Libye, elle correspond à une démarche individuelle qui n’engagerait que ceux qui y tiendraient, et non la communauté des juifs de Libye prise dans son ensemble. Cela étant dit, j’aimerais poser une question qui est à mes yeux très importante : connaît-on l’exemple ne serait-ce que d’un seul juif de Libye qui aurait porté, de quelque manière que ce soit, tort au peuple libyen ? Ou peut-on considérer, au contraire, que nous sommes des victimes qui ont payé le prix de certains évènements et qui, malgré cela, ne sont mus que par de bonnes intentions vis-à-vis de l’ensemble du peuple libyen ?

AA et MS : Pour finir, quel est le message que vous souhaiteriez adresser aux Libyens en général et aux lecteurs de cet entretien en particulier ?

RL : Je leur dis ceci : Ô peuple libyen ! Vous qui êtes ma famille en Libye ! Le temps passe, et le bateau Libye coule jour après jour. C’est pourquoi, je vous en conjure, mettez-vous d’accord, et éloignez-vous de la voie de l’extrémisme ! Construire un Etat moderne ne peut se faire que par le biais de l’ouverture intellectuelle, économique et politique, tous trois gages de stabilité, de développement et d’épanouissement.

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