Entrevista (en francés) con el economista argelino Samir Bellal: “La Argelia de 2018 se parece a la Argelia de los años 1990”

Privée de la rente pétrolière avec la baisse vertigineuse des prix du pétrole qui a prévalu depuis 2014, l’Algérie se cherche aujourd’hui une porte de secours pour éviter de replonger dans une nouvelle crise économique qui pourrait menacer sa stabilité sur le moyen et le long terme. Mais au sommet de l’Etat, la machine patine du fait de l’absence d’une vision claire et d’un climat sain dans le monde des affaires, celui-ci se voyant fortement dominé par le clanisme et miné par l’existence d’une corruption à grande échelle.

Une certaine forme d’instabilité observée au sein de l’exécutif algérien depuis 2013, avec le premier accident cardiovasculaire du président de la République Abdelaziz Bouteflika, a continué à prévaloir depuis, empêchant toute cohérence et toute cohésion pour ce qui relève de la démarche économique de l’Etat.

Dans cet entretien, l’économiste algérien Samir Bellal* nous fournit un éclairage sur les politiques économique et sociale adoptées par le gouvernement algérien.

Stractegia : Nous sommes en 2018 et l’Algérie se cherche toujours une stratégie industrielle. Comment l’expliquer ?

Samir Bellal : Il est difficile de répondre en quelques mots à cette question. L’Algérie, en tant que collectivité économique, est en effet toujours en quête d’une voie à suivre. L’absence d’une stratégie industrielle explique sans doute la trajectoire chaotique du pays en matière de politique économique. Certains économistes parlent à cet égard d’absence d’éléments objectifs aptes à rendre cette trajectoire scientifiquement repérable. Le pays semble se complaire dans une attitude qui consiste à exploiter la rente pétrolière dans le seul but de maintenir les équilibres socio-politiques. Une stratégie industrielle crédible nécessiterait en l’occurrence des arbitrages politiques forts que le pays ne semble pas encore prêt à assumer. D’où le maintien du statu quo.

Stractegia – Dans un contexte d’effondrement de la rente pétrolière, le gouvernement a-t-il les capacités de trouver une issue rapide pour relancer le secteur industriel ?

SB – Il faut dire que les choix économiques faits par le pays dans les années 1990 ont conduit à un déclin sans précédent du secteur industriel. Les données statistiques officielles indiquent un recul du poids relatif du secteur industriel dans l’activité économique. Le boom pétrolier des années 2000 semble avoir exposé le pays au fameux « syndrome hollandais », et du côté des pouvoirs publics, rien n’a été entrepris pour contrecarrer le phénomène.

Le déclin industriel, principal symptôme du syndrome, est un phénomène que les statistiques font clairement apparaître. De 15 % en 1990, la part du PIB manufacturier dans le PIB total est passée aujourd’hui en dessous de 5 %. Depuis les années 1990, ce secteur est donc sur une dynamique récessive, notamment dans le secteur public qui, en dépit des mesures d’assainissement dont il n’a cessé de bénéficier, n’a pu endiguer cette descente aux abîmes. L’embellie financière des années 2000 ne semble pas avoir eu des effets sur cette dynamique régressive puisque ce secteur continue à enregistrer des taux de croissance négatifs.

La désindustrialisation à laquelle nous assistons dans le secteur public n’a pas été contrebalancée par le secteur privé, en dépit du dynamisme qu’on lui prête et du potentiel qu’on lui attribue habituellement. Essentiellement présent dans les activités naturellement peu ouvertes à la concurrence étrangère (c’est-à-dire, pour reprendre la terminologie de la théorie du Syndrome Hollandais, le secteur des biens non échangeables) et où les délais de récupération sont très courts, le secteur privé est peu présent dans l’industrie manufacturière, où seulement un tiers des entreprises opèrent.

Selon toute vraisemblance, la libéralisation des prix, l’ouverture inconsidérée du commerce extérieur et la convertibilité courante du dinar ont contribué conjointement à faire émerger cette configuration qui rappelle les hypothèses du modèle du syndrome hollandais.

La désindustrialisation ne saurait cependant être réduite à un phénomène dont l’origine est l’appréciation du taux de change effectif réel. Par-delà son aspect « morphologique », l’industrie est avant tout une dynamique sociale dans laquelle les formes concrètes que prennent les rapports sociaux jouent un rôle clé.

Le marasme observé dans le secteur industriel apparaît, de mon point de vue, comme la résultante d’une régulation institutionnelle dont les contours prennent la forme d’une combinaison périlleuse associant, sur certains aspects, un libéralisme puéril, et sur d’autres, un étatisme stérile. Cette régulation se distingue par ailleurs par sa forte dépendance vis-à-vis du circuit de circulation de la rente, dépendance qui se lit en particulier dans des configurations spécifiques : surévaluation, en termes réels, de la monnaie nationale ; prééminence d’un rapport salarial de type clientéliste dans le secteur public ; une répartition des dépenses publiques s’inscrivant davantage dans une logique «politique» de redistribution que dans une logique économique de soutien à l’accumulation, etc.

Dans le contexte qui est celui de l’économie algérienne, où les sources de la croissance ne sont pas encore présentes dans le secteur industriel, l’impact négatif de la rente pétrolière sur la croissance à long terme réside justement dans le fait qu’elle empêche que ces sources de croissance n’apparaissent, notamment dans le secteur industriel. Le rôle de l’Etat, dans ces conditions, est de veiller à ce que l’allocation des ressources profite davantage aux secteurs productifs, et plus particulièrement le secteur manufacturier.

Stractegia – Qu’est-ce qui explique l’insistance du gouvernement à encourager l’investissement massif dans le secteur du montage automobile ? D’ailleurs, les heurts que connait ce dossier ne seraient-il pas révélateurs d’un manque de vision de la part du gouvernement ?

SB – Je ne pense pas que l’on puisse parler d’investissement massif dans le secteur du montage automobile. Les investissements dont il est question se résument à la mise en place de simples unités de montage dont la production, si tant est qu’on puisse parler de production, est exclusivement destinée au marché local. Ce qui se passe dans ce domaine est révélateur de l’absence de vision sérieuse et crédible quant aux choix à faire en matière industrielle. De par leur configuration, il est évident que les nombreux projets de montage automobile n’ont d’autre but que de contourner l’interdiction qui est faite aux concessionnaires d’importer des véhicules neufs. Il s’agit bel et bien d’importation déguisée. Ces unités de montage s’inscrivent dans la même logique qui guide l’action du capital étranger lorsqu’il se déploie en Algérie, logique qui consiste à fonctionner comme une véritable pompe à aspirer les ressources en devises du pays. Mais s’il en est ainsi, c’est parce que le capital étranger, au même titre que le capital national, n’est pas soumis à une politique cohérente qui viserait à insérer activement, et j’insiste sur le terme « activement », l’économie nationale dans la division internationale du travail.  La logique extractive (dans le double sens du terme) qui guide l’action du capital étranger est à l’origine de l’embarras du gouvernement devant le nombre pour le moins effarant de projets de montage automobile proposés… on parle d’une centaine de projets en ce sens !

Stractegia – Les analystes, les politiques et les experts internationaux pensent que la rente est la source de tous les problèmes que vit l’Algérie depuis des années. Est-ce seulement la rente qui en est en cause, ou bien existe-t-il d’autres facteurs de blocages plus importants?

SB – Le débat est ancien.  Il est aujourd’hui largement admis que la rente en elle-même n’est ni une malédiction, ni une bénédiction. Tout dépend en fait de l’usage qui en est fait. Or, l’usage fait de la rente relève de choix politiques. Ce sont les choix politiques qui font de la rente une malédiction ou une bénédiction. Dans les années 1970, l’Algérie a tenté de mobiliser les ressources que procurait la rente pétrolière pour industrialiser le pays, mais la tentative s’est soldée par un échec car, dans sa conception, le projet économique niait l’existence du marché. Le projet se proposait de développer le pays à l’abri et à l’encontre des lois objectives du marché. L’échec fut cuisant. D’où l’ajustement structurel des années 1990. Le boom pétrolier des années 2000 a favorisé le maintien d’une ouverture extérieure inconsidérée, tandis que, à l’échelle interne, les mécanismes de marché peinaient à s’imposer. Cette combinaison périlleuse, avec ouverture à l’extérieur et fermeture à l’intérieur, n’est sans doute pas étrangère à la situation actuelle : déclin de l’industrie, hausse du chômage, dépendance vis-à-vis de l’extérieur, etc. Pour s’en sortir économiquement, l’Algérie a manifestement besoin d’une politique de rupture avec la rente. Une telle politique nécessite une volonté politique forte de construire un consensus, ou un contrat social, dans lequel le statut économique de la rente pétrolière doit porter sur l’objectif de promouvoir les activités productives. Cela nécessite des arbitrages et des compromis qui, politiquement, ne sont pas sans présenter un coût. Il en va par exemple ainsi de la nécessité de réhabiliter l’échange marchand en libéralisant les prix ; de la gestion de la valeur de la monnaie nationale de façon à éviter qu’elle soit structurellement surévaluée, ce qui favorise l’importation et pénalise la production nationale ; de la protection qui doit  être apportée à l’espace économique domestique ; et ainsi de suite.

Stractegia – Le gouvernement dirigé par Ahmed Ouyahia s’est montré, au début de l’automne 2017, très alarmiste, au point de déclarer que l’Etat risquait de ne pas verser les salaires des fonctionnaires pour le mois de novembre 2017. Certains disent qu’il avait menti, d’autres ont affirmé qu’il a exagéré. Qu’en est-il dans la réalité des faits ?

SB – La réalité est que l’économie algérienne est restée une économie rentière par excellence. La contribution du secteur pourvoyeur de rente, les hydrocarbures, n’a fondamentalement pas changé : 40-50 % de notre PIB, 97 % de nos exportations, 60-70 % de nos recettes budgétaires. Depuis 1999, des sommes colossales ont été dépensées, mais cela n’a manifestement pas permis au pays de se doter de suffisamment de force économique pour affronter la crise. L’Algérie de 2018 ressemble bizarrement à celle de la fin des années 1980, et ce ne sont pas les quelques milliards de réserves de change qui y changeront quelque chose. Le problème reste posé : l’Algérie ne dispose pas encore de composantes dynamiques du capital aptes à lui permettre de faire face à la crise.

Stractegia – Jugez-vous judicieux le choix du gouvernement algérien de recourir à la planche à billet au lieu d’opter pour l’endettement extérieur, alors que l’Etat dispose encore d’un matelas financier d’une centaine de milliards de dollars ?

SB – Le recours à la planche à billet est une solution de facilité qui n’apporte pas de solution crédible et durable aux problèmes budgétaires. Cette « solution » se traduira, si les cours du pétrole ne remontent pas, par un surcroît d’inflation et une accélération de l’épuisement des réserves de change du pays. Il ne faut cependant pas perdre de vue que les déficits budgétaires, dont on parle beaucoup ces derniers temps, ne sont qu’une facette, parmi d’autres, de la crise du régime rentier. Les déficits sont partout : déficit des entreprises publiques, déficit commercial, déséquilibre dans la balance des paiements, déficits du système de sécurité sociale dans ses différentes branches… Cette situation appelle des réformes structurelles qui, en raison de leur caractère socialement douloureux, ne semblent pas enthousiasmer les pouvoirs publics.

Stractegia – Le partenariat public-privé, promu dans le cadre d’une charte signée par le gouvernement, le patronat et la centrale syndicale de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) fait polémique depuis des semaines. Sommes-nous devant un cas de privatisation déguisée des entreprises publiques, avec en prime un flagrant manque de transparence, comme l’a laissé entendre l’instruction de la présidence rappelant à l’ordre Ahmed Ouyahia ?

SB – La charte sur le PPP est un acte symbolique qui se veut une réponse à la situation difficile que vivent les entreprises publiques, ces dernières étant, dans leur écrasante majorité, structurellement déficitaires. Mais c’est aussi un aveu de ce que la politique de l’assainissement permanent dont bénéficie le secteur public est un échec, et qu’en raison de l’amenuisement des ressources budgétaires de l’Etat, une telle politique n’est plus possible.

Par-delà le débat sur les formules à adopter pour sa concrétisation, la privatisation des entreprises publiques est aujourd’hui un impératif économique. Tel qu’il est présentement configuré, le secteur public industriel est incapable d’affronter l’ouverture économique et la concurrence. Le maintien en activité d’un large secteur public n’a de justification que si l’on garde à l’esprit que, pendant longtemps, ce secteur est perçu davantage comme un marché politique.  Non seulement parce que ses gestionnaires sont systématiquement nommés sur des bases clientélistes, mais aussi parce que ses recrutements, son fonctionnement et ses activités obéissent moins aux impératifs de rentabilité qu’aux interférences et interventions directes des pouvoirs politiques.

*Diplômé de l’Institut National de la Planification et de la Statistique (INPS) d’Alger et de l’Université Lyon-2, Samir Bellal enseigne actuellement la Faculté des Sciences économiques de l’Université algérienne Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou. Auteur de plusieurs contributions dans la presse sur l’économie algérienne, il a publié, fin 2017, « La crise du régime rentier : Essai sur une Algérie qui stagne », paru aux éditions Frantz Fanon.

Propos recueillis par Lyès Menacer.

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