The strategy of the Algerian regime ahead of the 2019 presidential elections (in French)

Présidentielles 2019 en Algérie : la stratégie du flou

Par Lyès Menacer

La scène politico-médiatique algérienne a connu une fin de mois de juillet des plus chaudes, laissant entrevoir en 2019 une succession difficile pour l’actuel président Abdelaziz Bouteflika. Durant deux semaines, plusieurs informations ont fait état de mises en demeure de la part du Premier ministre Abdelmadjid Tebboune envers plusieurs grandes entreprises, aux fins de faire redémarrer les chantiers qui leur avaient été confiés. L’une de ces entreprises est l’ETRHB (Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments), que dirige Ali Haddad, le patron du Forum des chefs d’entreprises (FCE), considéré comme l’un des principaux soutiens à M. Bouteflika.

Ali Haddad a aussi la réputation d’être un ami intime de Saïd Bouteflika, le frère-conseiller du président de la République. Les mises en demeures qui lui ont été adressées, par voie de presse, ont souvent été interprétées comme le début d’une disgrâce pour ce patron qui se trouve au cœur de beaucoup de controverses. Pourtant, rien de tout cela ne s’est avéré au final. La mise en scène à laquelle ont procédé Saïd Bouteflika, Ali Haddad et Abdelmadjid Sidi Saïd, Secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens, en s’affichant au cimetière d’Al Allia, lors de l’enterrement le 30 juillet 2017 du défunt Réda Malek, figure de la Révolution algérienne et personnage politique clé à l’époque de l’Indépendance, est venue apporter un démenti à toutes les analyses encore en vogue quelques jours auparavant.

La fausse mise à l’écart d’Ali Haddad

Retour sur les évènements. Tout avait commencé le 16 juillet 2017, lorsqu’Ali Haddad avait dû quitter l’école supérieure de tourisme d’Ain Benian, à l’ouest d’Alger, au moment où l’on attendait l’arrivée de l’ex-Premier ministre M. Tebboune, accompagné du secrétaire général l’UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd. Ce départ précipité avait provoqué moult interrogations chez une opinion publique qui suit l’actualité sans pouvoir influencer le cours des évènements, cependant que la classe politique se mure généralement dans un profond silence qui en dit long sur son incapacité à peser sur le jeu des chaises musicales qui prévaut au sommet. Face aux projecteurs braqués par les médias et les réseaux sociaux, Ali Haddad avait été contraint de réagir en organisant une réunion officielle à l’hôtel al-Aurassi dès le 17 juillet 2017, en présence de huit organisations patronales ainsi que du patron de l’UGTA. La réunion avait ensuite été sanctionnée par un communiqué dénonçant le Premier ministre, dont le départ avait été demandé par le patron du FCE et de l’UGTA.

Dans les coulisses, M. Tebboune a affirmé à son entourage qu’il irait jusqu’au bout de sa guerre contre le gaspillage de l’argent public et contre les prédateurs qui se sont accaparés des milliards de dinars sans avoir honoré leurs engagements vis-à-vis des projets que l’Etat leur a confié. Le Premier ministre a affirmé publiquement mener cette guerre contre ceux que le Parti des Travailleurs (PT) de Louisa Hanoune appelle l’«Oligarchie», et sur ordre du président de la République. L’opinion publique avait accueilli cela comme une réaction salutaire, même si certaines voix ont émis des réserves quant à ses chances réelles de succès. Autrement dit, M. Tebboune avait bien fait comprendre qu’Ali Haddad et d’autres patrons proches du cercle présidentiel avaient été définitivement lâchés. Cela avait évidemment commencé avec le renvoi de l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal ainsi que d’autres ministres controversés (l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb, et celui de la Santé, Abdelmalek Boudiaf). Certains commentateurs se sont même demandés s’il s’agissait vraiment de lâchage, ou juste d’une opération de marketing politique de la part de Tebboune, le temps d’un été, aux fins d’amuser la galerie et de détourner les regards des vrais problèmes que connait l’Algérie, notamment du fait de la forte baisse des revenus pétroliers.

Le facteur Saïd Bouteflika

Les Algériens les plus enthousiastes devant cette situation ont donc fini par déchanter lorsqu’ils ont appris que Tebboune organisait une réunion préparatoire pour la tripartite de septembre avec le FCE et l’UGTA, c’est-à-dire avec Ali Haddad et Sidi Saïd. Cette réunion est vue par certains comme la traduction de la marche-arrière pour laquelle a finalement opté M. Tebboune. Celui-ci aurait subi, selon certaines sources, des pressions pour arrêter sa guerre contre cette oligarchie. Hasard de l’histoire, cette réunion s’est déroulée le jour même de l’enterrement d’une grande figure de la révolution algérienne, Rédha Malek. C’était là l’occasion pour les deux hommes de s’afficher en compagnie du frère du président, venu représenter Abdelaziz Bouteflika à Al-Alia. Les trois se sont ainsi donnés en spectacle (chaleureuses accolades et rires qualifiés d’indécents dans une telle circonstance) devant les caméras des télévisions et les photographes de presse. Pis, le patron du FCE est reparti dans la voiture de la présidence sur invitation de «son » ami Saïd Bouteflika.

Pour les observateurs les plus avisés, ce remue-ménage estival serait en lien direct avec la guerre larvée menée dans les hautes sphères du pouvoir en vue de l’échéance présidentielle de 2019. D’après les informations qui ont fuité dans la presse algérienne, la décision du président Bouteflika de s’attaquer à l’oligarchie serait intervenue après la découverte d’un projet politique en préparation par son ancien Premier ministre et directeur de campagne, Abdelmalek Sellal, avec le soutien par ailleurs d’Ali Haddad et d’autres personnalités politiques et patrons d’entreprises qui ne se sont par ailleurs pas privés de bénéfices durant ses quatre mandats présidentiels. Mais les images en provenance du cimetière d’Al-Alia ont toutefois laissé pantois ces mêmes observateurs, qui se demandent aujourd’hui si Abdelmadjid Tebboune n’aurait pas menti en affirmant que c’est le président qui l’a chargé de faire ce qu’il a fait depuis son installation au poste de Premier ministre. Les rumeurs sur sa démission rejetée, à son retour de l’enterrement de Rédha Malek, laissent penser qu’il disait vrai. Mais d’aucuns pensent aussi que Saïd Bouteflika travaillerait contre son frère aîné. Ainsi, Tebboune roulait-il pour lui-même, voire pour un autre clan que celui de Bouteflika ? M. Tebboune est-il au service de Saïd Bouteflika, que les chancelleries étrangères voient comme présidentiable, en l’absence de contrepoids pour contester cela tant dans la société algérienne qu’au sein de la classe politique ? Finalement, son limogeage par le président de la République, 82 jours seulement après sa prise de fonctions, et son remplacement par le directeur de Cabinet Ahmed Ouyahia au poste de Premier ministre, ont mis fin à toutes ces spéculations.

Un retour à la case départ

L’éviction de M. Tebboune, qualifiée de victoire de la mafia contre l’Etat algérien et la lutte contre la corruption, nous renvoie au point de départ et accentue le climat de confusion qui règne au plus haut sommet de l’Etat. Certes, ces changements «surprises» de gouvernements, ponctués de couacs ces dernières années, ont laissé dire que le président n’était pas maître de la situation, poussant par ailleurs un groupe d’intellectuels et de figures de la révolution algérienne, ainsi que des responsables de partis, à demander carrément à le rencontrer. Certains sont même allés jusqu’à demander sa destitution, en application de la Constitution. Mais l’armée, qui demeure un élément central dans le jeu politique, même si elle continue de clamer sa neutralité, s’y oppose fermement et continue de lui apporter son soutien à travers son chef d’Etat-major Ahmed Gaïd Salah.

Le 4 septembre 2017, les présidents des deux Chambres (Parlement et Sénat), respectivement Saïd Bouhedja et Abdelkader Bensaleh, ont mis fin au débat sur l’éventuelle destitution du président, en affirmant qu’Abdelaziz Bouteflika allait bien et finirait son mandat présidentiel. Cela ne clôt toutefois pas le débat sur la prochaine présidentielle et sur la succession de l’actuel président qui, on le sent fort bien, a enclenché une guerre sans merci dans les coulisses. Des noms sont avancés par-ci par-là, mais sans qu’aucun d’entre eux ne puisse être confirmé. « Le système » aurait-il déjà choisi son candidat, préfèrant donc garder le suspense jusqu’à la dernière minute ? En tous cas, les lignes bougent, même si l’on ignore dans quelle direction exactement.

Sempiternelle stratégie du flou

En résumé, les évènements de ces dernières semaines ont plus entretenu la confusion qu’ils n’ont apporté de réponses aux questions posées sur la table. Ils ont rendu plus floue une situation politique qui n’offrait déjà aucune visibilité, aussi bien sur le plan interne qu’à l’international. Tout cela sert in fine les intérêts d’un régime qui ne dispose plus que de la politique du flou comme moyen de survie, après avoir épuisé les cartouches dont il disposait pour maintenir la paix sociale et calmer les appétits de «ses» partenaires régionaux et internationaux. C’était du temps encore de l’embellie financière de la première décennie des années 2000…

Back To Top